Je suis fatigué, mes yeux sont las, et mes vacances finies. Mais je n’ai pas passé une semaine de congés sans écrire quelque chose sur ce blog, on va donc tenter de ne pas déroger à la tradition. Je prévoyais un petit article modeste sur un sujet raisonnable : la définition de ce qu’est la « préservation numérique ». Boum, rien que ça. Mais pourquoi se lancer dans une telle entreprise sur laquelle bien des gens se sont cassé la tête ? Des définitions, on en a déjà – je pense notamment à cette glose d’une définition de la DPC faite par Natasha Fisher – mais elles sont souvent trop générales, et ne peuvent de ce fait pas résoudre les multiples conflits de périmètre lorsqu’on tente d’appliquer la définition à des exemples concrets. Et le diable est dans les détails, autrement dit, rien de réellement important ne peut être dit si on ne rentre pas dans la matérialité des choses.
En réalité, si on se contente de rester dans notre petit périmètre « archives bibliothèques musées », il est tentant de se voir comme une île isolée, d’autant que nous avons créé bien des standards spécifiques à notre communauté (METS, PREMIS, etc.) voire à une communauté nationale (SEDA, a.k.a. Standard d’Échange de Données pour l’Archivage). Nous avons aussi développé quelques outils – certains devenus des références (JHOVE, DROID, Siegfried), assez spécialisés pour dépasser notre périmètre et servir à d’autres communautés, d’autres moins couronnés de succès car monolithiques et limités à un contexte restreint (les systèmes de préservation numérique franco-français SPAR et VITAM1, des solutions complètes avec de grosses interfaces graphiques comme ePADD pour le traitement des e-mails, etc.).
(Cela me rappelle une grosse honte lors de ma première conférence iPRES en 2015, où j’avais bravement annoncé la publication du standard ISO DEPIP lors d’une séance sur les nouveautés à attendre de l’année à venir, sans me rendre compte que ledit standard n’était porté que par la France et un peu la Finlande – le reste de l’assemblée n’en avait jamais entendu parler.)
Je m’égare un peu, pardonnez-moi. Je disais donc qu’il était facile de se voir comme une discipline isolée si on oubliait de regarder ce qui nous relie à nos voisins. C’était donc par le fait de discuter des ponts avec des pratiques voisines que je comptais proposer une définition de la préservation numérique : si cette dernière a une existence propre, comment se distingue-t-elle des multiples activités avec lesquelles elle partage tant ? Et parmi ces activités, je pensais à la liste suivante : la cybersécurité, le data journalisme, l’OSINT, la criminalistique numérique, la rétro-informatique. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans la diapositive de Natasha Fisher citée plus haut, la préservation numérique est décrite comme « un ensemble d’activités »2, parmi lesquelles on trouve la cybersécurité. Je pensais également tenter de comparer les pratiques estampillées « préservation numérique » et celles estampillées « gestion des données de la recherche ». Le monde des données de la recherche, j’en prends la mesure au fil des mois, dispose de standards et normes que nous connaissons mal voire pas du tout. Et réciproquement, bien sûr.
Voilà ce que j’imaginais faire, et ce que je ferai peut-être un jour, si le sujet me semble garder son intérêt ou si vous lui en manifestez. Mais mettons un terme à cette gigantesque prétérition : j’ai commencé à lire le livre d’Allan Deneuville, OSINT : Enquêtes et démocratie (Ed. de l’INA, 2025) et j’y ai trouvé du grain à moudre. Il me semble qu’il est possible d’appliquer les considérations de l’auteur sur l’OSINT à la préservation numérique et d’y trouver des éléments de définition utiles. Jugez vous-mêmes (p. 18) :
l’OSINT est kaléidoscopique et difficile à fixer en raison des évolutions techniques et politiques qui la transforment constamment. La définir est donc complexe. Nous pensons néanmoins que sa richesse réside justement dans la multiplicité des acceptions qu’en font les différents acteurs, qui se recoupent sans nécessairement se superposer. Ces tensions définitionnelles constituent, à notre sens, un terreau fertile pour la pratique elle-même.
Remarque applicable à la préservation numérique sans aucun changement. Et grand soulagement pour moi, qui pensais que les bibliothèques étaient seules à oublier les spécialités qui les structurent pour embarquer dans un grand fourre-tout les « ressources électroniques ». En réalité, toute pratique liée à l’outil numérique se trouve confrontée à la difficulté du rapport à son ancêtre analogique et à la diversité de ses applications.
Allan Deneuville évoque immédiatement après la fable des six aveugles et de l’éléphant :
Dans cette fable, six aveugles touchent chacun une partie différente de l’éléphant et prétendent connaître la réalité de cet animal en fonction de leurs perceptions partielles. Ce n’est qu’en rassemblant leurs dires qu’ils parviennent à s’approcher de la vérité sur l’objet qu’ils tentent de saisir.
J’aime bien cette fable qui permet d’éviter la tentation de la définition ultime, parfaite et exhaustive. La compréhension de la notion ne peut être atteinte qu’en combinant des visions diverses, parcellaires, subjectives et parfois contradictoires. Mais la petite phrase qui me semble la plus pertinente est une des premières du livre, et c’est la suivante (p. 15) :
L’OSINT n’est pas un métier mais une méthodologie
Deneuville adopte le terme de « pratiques » pour parler de l’OSINT, tout comme je l’ai fait pour la préservation numérique, autant que celui de « méthodologies » – au pluriel, donc. Je souscris de nouveau à cette assertion appliquée à la préservation numérique. Je peux en théoriser la méthodologie, mais je n’aurai de réel métier que si je l’applique à un domaine particulier. Autrement dit, si je me définis uniquement comme « spécialiste de préservation numérique », il me manque un morceau d’identité professionnelle fondamental, qui ne peut être comblé que par une ou plusieurs spécialités. L’universalité d’une telle méthodologie est illusoire, il faut un domaine d’application sans lequel la méthodologie en question est relativement impuissante.
Un peu plus loin, Deneuville enfonce le clou (p. 20) :
Il convient alors d’examiner comment les différentes acceptions de ce terme aboutissent à des définitions contrastées de l’OSINT, cette dernière ne prenant sens qu’une fois adossée à une « compétence métier »
Cette méthodologie, comment la définir alors ? Il me semble qu’elle va puiser dans les différents domaines connexes que j’ai évoqués plus haut une préoccupation, un savoir et des méthodes. Ainsi, elle emprunte le souci de l’intégrité au stockage numérique, elle s’assure de l’authenticité nécessaire aux investigations en sources ouvertes, elle manifeste (ou devrait manifester…) de l’intérêt pour le logiciel et matériel ancien dont la rétro-informatique est spécialiste, et pour l’étude des structures des fichiers qu’elle partage avec la cybersécurité et la criminalistique numérique. Et elle applique le tout à un ou plusieurs secteurs d’activité, ou disciplines, dont elle a pour mission de préserver la production, les activités et l’histoire.
Sommes-nous donc, comme les OSINTeurs, des bricoleurs – des « digital plumbers », comme se définit Johan van der Knijff ? Il me semble que c’est bien le cas, en effet, à voir les compétences développées par certain·e·s collègues éminent·e·s de la profession. La nécessité d’étendre ses capacités à des domaines métier inconnus et mal maîtrisés nous amène, pour le meilleur et pour le pire, à cette polyvalence riche mais parfois inconfortable. En tant qu’autodidacte dans le domaine de l’informatique, je me reconnais encore une fois dans cette phrase de Deneuville, p. 33 :
Ce processus témoigne de l’essor d’une forme de « bricolage » numérique, où les enquêteurs transforment des éléments du quotidien en outils puissants de révélation, repoussant les frontières de l’information accessible et changeant ainsi la perception des données que nous produisons.
C’est ainsi qu’on en arrive au titre de ce billet, inspiré par l’article de John Hatfield3 cité par Deneuville page 48 :
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles certains affirment que l’OSINT n’existe pas en tant que tel et que toutes les enquêtes se revendiquant OSINT mobilisent d’autres types de compétences déjà existantes (géolocalisation, analyse financière, analyse d’images, etc.).
Il en est de même pour la préservation numérique, qui en tant que discipline n’existe pas. Aucune des pratiques qu’elle met en œuvre n’est spécifique à elle, et elle n’en a inventé aucune. Si nous avons une particularité, c’est la combinaison de ces compétences dont nous devons reconnaître l’origine et l’excellence à d’autres, ainsi que leur application à des objets patrimoniaux produits par un secteur d’activité ou une discipline particulière.
- Au passage, sur la tentation de construire de mastodontesques solutions logicielles en France en ignorant totalement ou partiellement le paysage international, je vous conseille ce non moins mastodontesque billet de blog de Framasoft : « La Suite numérique de l’État : une critique des critiques », par pyg, le 19 mars 2026, accessible sur https://framablog.org/2026/03/19/la-suite-numerique-de-letat-critique-des-critiques/. ↩︎
- Une très bonne solution pour décrire ce que recouvre la préservation numérique est pour moi la description de chacune de ces activités. Un peu d’auto-promotion (mais en note de bas de page, c’est sans doute péché véniel) donc : nous avons publié en août dernier un rapport sur les activités fondamentales de préservation numériques : EOSC EDEN T1.2, Lindlar (Micky), Caron (Bertrand) et al., M1.1 Report on Identification of Core Preservation Processes, 29 août 2025. URL : https://zenodo.org/doi/10.5281/zenodo.16992451. Cet ensemble se limite cependant aux activités applicables à tout type de contenu numérique, sans considération pour les particularités de chacun. J’aime donc bien recommander également, comme complément, la liste des fonctions de COPTR – mais si vous me lisez depuis le début, vous constaterez que je radote. ↩︎
- Hatfield (Joseph M.), « There Is No Such Thing as Open Source Intelligence », International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, vol. 37, no 2 (avril 2024). URL : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/08850607.2023.2172367, p. 397‑418. Je dois vous avouer que je ne l’ai pas lu – qui paierait un tel prix pour un article ? ↩︎
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