tl;dr

  • Que l’on soit huissier ou archiviste, si la valeur probante des documents est en jeu, il vaut mieux avoir quelques bases solides en informatique (en l’occurrence ici, sur le chiffrement et les formats de fichier), faute de quoi on peut se retrouver dans des situations potentiellement désagréables…
  • Si la valeur probante d’une disquette est importante, une lecture avec un contrôleur de disquettes (Greaseweazle, Kryoflux, etc.) et un lecteur interne d’époque est nécessaire pour récupérer le maximum de secteurs et mesurer le nombre de secteurs défectueux, donc les chances pour qu’elle contienne autre chose de plus que ce qu’on voit quand on l’ouvre avec un lecteur USB de qualité médiocre.
  • Les timestamps (les dates associées au fichier par le système de fichier) sont plus que fragiles – ils peuvent même être falsifiés. Ils seront cependant pris au sérieux par le public et donc doivent être préservés autant que possible si la valeur probante des documents est importante.
  • Si les caractéristiques formelles et l’apparence d’un document vous importent, ouvrez le fichier avec le logiciel d’origine, autant que possible. Cela demande parfois d’émuler le système d’exploitation sur lequel tournait ledit logiciel.

Introduction personnelle

Dans mon billet précédent, je parlais de ma fascination adolescente pour les enquêtes sur des événements lointains qui ont un effet sur le présent. Ma vocation de chartiste est probablement née avec les lectures des romans d’Arturo Pérez-Reverte, Le club Dumas et Le tableau du maître flamand. L’intérêt des chartistes pour les caractéristiques formelles des documents et, par conséquent, la légitimité qu’on leur a reconnue à statuer sur l’authenticité de ces documents, les a parfois amenés à se prononcer sur des affaires très contemporaines. L’affaire Dreyfus est sans doute le cas le plus connu.

« Les chartistes furent au premier rang de la fastidieuse querelle d’experts qui dura autant que l’affaire elle-même. On ne trouve en effet pas moins de sept archivistes paléographes parmi les experts cités au procès Zola (…). »

Thomas Ribémont, « Les historiens chartistes au cœur de l’affaire Dreyfus », https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2005-2-page-97

A la sortie de l’école, je pensais m’orienter, comme tout apprenti chartistin qui se respecte, vers les vieux papiers mangés par les vrillettes, et puis j’ai bifurqué vers le numérique, le geek en moi s’étant réveillé après quelques années de sommeil. Tout ça est relativement cohérent : l’antiquité numérique n’est finalement pas si loin en arrière, et les chances d’y trouver des informations importantes pour la vie de nos concitoyens sont plus raisonnables. Et de fait, le terrain est laissé assez largement vacant : les adeptes de l’OSINT ne s’intéressent qu’à l’information librement accessible, donc en ligne, les spécialistes ès digital forensics s’intéressent surtout aux appareils récents, et les aficionados de rétro-informatique préfèrent souvent le matériel aux données.

Au risque de vous décevoir, néanmoins, je n’ai pas résolu de nombreuses énigmes – bien que les restaurations numériques évoquées dans mes billets sur le site de l’OPF puissent vaguement s’en rapprocher. Je rêve donc de mettre la main sur quelque objet numérique ayant un tant soit peu de valeur patrimoniale, et dont le contenu soit un enjeu pour mes contemporains. Récemment, à la lecture d’une série d’articles du Monde, j’ai trouvé un objet iconique, d’autant plus fascinant qu’il est inaccessible, ses possesseurs n’ayant donné que des informations partielles sur son contenu. Il s’agit d’une disquette qui contiendrait les solutions d’une chasse au trésor ayant duré trente et un ans, de 1993 à 2024 ! Laissez-moi vous rappeler brièvement ce qu’est la chasse au trésor de la Chouette d’or

La chouette d’or – quelques rappels sur cette chasse au trésor mythique

Pour cette partie, je vais me contenter de résumer les seuls éléments nécessaires à la compréhension des questions de préservation numérique que j’aborderai ensuite. L’ensemble de l’histoire est fascinant à tous les points de vue. Si mon résumé vous a appâté, il existe de multiples sites et blogs de chouetteurs1, des émissions de radio, une série d’articles du Monde – on a beaucoup écrit sur tous les aspects de cette chasse.

Pour les personnes qui ne la connaîtraient pas – je précise que je m’adresse ici aux archivistes numériques, et non aux personnes qui ont participé à la chasse pendant des années et qui savent tout cela par coeur –, Sur les traces de la chouette d’or est une chasse au trésor créée par Régis Hauser, sous le pseudonyme de Max Valentin, et le peintre Michel Becker, en 1993. Inspirée par une initiative antérieure au Royaume-Uni (Masquerade), la chasse est composée de onze énigmes qui permettent de déterminer le lieu où a été enfouie une chouette en bronze. Ces onze énigmes sont diffusées dans un livre illustré, vendu en librairie. Qui réussira à exhumer la chouette en bronze pourra réclamer le trésor : une chouette, cette fois-ci en or et en argent, ornée de pierres précieuses, d’une valeur d’un million de francs en 1993.

L’affaire est donc très sérieuse : entre janvier et mai 1993, les solutions et le règlement du jeu sont déposés chez un huissier. Des milliers de personnes achètent le livre, et se mettent à élaborer des hypothèses variées sur la localisation de la chouette. Pour répondre aux questions des chouetteurs, R. Hauser, a.k.a. Max Valentin, ouvre un service Minitel, 3615 MAXVAL, où il délivre au fil des ans près de 40 000 réponses, nommées « madits » (pour « Max a dit »).

Les années passent, et le jeu, qui devait durer environ un an et demi, s’éternise. Des communautés se créent, se retrouvent dans des événements festifs pour partager leurs hypothèses et leur goût des chasses au trésor. Et puis en 2009, Régis Hauser meurt2. Il prend néanmoins des précautions et confie à ses ayants droit les documents des solutions de la chasse. Pendant douze ans, le jeu est dans un état incertain, les chouetteurs continuent à chouetter, mais sans animateur ni direction. Jusqu’en 2021, où Michel Becker, qui n’avait pas souhaité disposer des solutions, parvient à convaincre les ayants droit de Régis Hauser de les lui transmettre et de lui laisser les rênes du jeu. Sous contrôle d’huissier, M. Becker récupère alors une disquette sur laquelle R. Hauser aurait enregistré les solutions du jeu. Il décide alors de vérifier si sur le lieu de l’enfouissement se trouve toujours la réplique en bronze. Toujours sous contrôle d’huissier, il se rend sur place, creuse, et n’exhume finalement… qu’un canard rouillé. Ayant anticipé cette éventualité, M. Becker y enterre une seconde réplique en bronze pour que le jeu puisse reprendre.

Pendant trois ans, la chasse reprend, M. Becker recréant un lien avec les chouetteurs sur un serveur Discord. Et finalement, en octobre 2024, quelqu’un trouve enfin la réplique en bronze et réclame la chouette d’or. Pendant plusieurs mois, un film est tourné, qui retrace l’histoire de la chasse et les solutions aux énigmes. Il sort en mai 2025. Lors de la projection en salle, de nombreux chouetteurs de la première heure sont catastrophés, voire scandalisés : les solutions leur paraissent simplistes, incohérentes, contradictoires avec les indices laissés par R. Hauser dans les « madits », et somme toutes terriblement décevantes. L’idée que M. Becker aurait truqué les solutions et aurait trahi l’intention de R. Hauser pour s’approprier la chouette d’or3 émerge chez certaines personnes, également encouragée par le fait que les deux découvreurs souhaitent garder l’anonymat.

Le doute sur l’authenticité de la disquette, qui existait dès 2021, devient majeur, amenant M. Becker à publier de nombreux constats d’huissier, mais jamais le fichier lui-même (ou une « image », c’est-à-dire une copie exacte) de la disquette. D’où provient cette disquette ? Est-ce celle qui a été déposée en 1993 chez l’huissier, et comment M. Becker est entré en sa possession ? Aurait-il pu en altérer le contenu ?

Les esprits s’échauffent alors, l’ambiance se dégrade au point que des plaintes sont déposées contre M. Becker et d’autres personnes impliquées dans la chasse. Une partie des chouetteurs reste convaincue que la réplique enfouie par R. Hauser est toujours enterrée quelque part en France, à l’endroit correspondant à ses véritables intentions.

Dans cette ambiance délétère, l’authenticité de la disquette prend une importance considérable.

La disquette

Avant toute chose, une petite précision : il est très facile de « se prendre au jeu » de la chouette. La journaliste du Monde qui a rédigé les six articles sur ce sujet4 en 2026 raconte qu’elle se surprend à rêver de découvrir la première réplique, après avoir discuté avec le frère de R. Hauser qui lui a raconté avoir participé à l’enfouissement. De mon côté, je suis fasciné par de nombreux aspects de la chasse, y compris par l’intelligence collective des chouetteurs qui se sont lancés dans une expertise spéculative – puisqu’ils ne disposaient que de quelques éléments sur cette disquette – pour déterminer ce qu’elle contient exactement.

En outre, il me semble que la manière de traiter l’histoire de cette disquette en dit beaucoup sur les difficultés à utiliser un objet numérique, dont l’intégrité et l’authenticité sont difficiles à prouver, dans un cadre légal.

Un objet symbolique

La disquette symbolise la transmission de la responsabilité de l’organisation du jeu de R. Hauser à M. Becker. C’est en elle que réside toute la légitimité de ce dernier, qui avait souhaité rester en dehors du secret dans les premières années. Dans le film La découverte de la chouette d’or sorti en 2025, on voit de nombreuses images de M. Becker brandissant la disquette ou en consultant son contenu sur son ordinateur.

Capture d'écran du film La découverte de la chouette d'or. On y voit Michel Becker assis, tenant la disquette.

C’est souvent difficile de rendre l’écrit convaincant en tant qu’objet-symbole de pouvoir. Un fichier, ça ne rend pas très bien à l’écran. Dans notre cas, et bien que la disquette en question n’ait pas de caractéristiques particulières, elle devient un signe d’élection. Il est probable que, si le fichier des solutions qu’elle contient avait été transmis de manière dématérialisée, les choses auraient été bien différentes. Peut-être les spéculations concernant son intégrité auraient-elles pris une toute autre forme !

Capture d'écran du film La découverte de la chouette d'or. On y voit un gros plan de la disquette, probablement toujours tenue par M. Becker.

Edit: comme on me l’a fait remarquer, cette image montre le volet de protection obturant le trou. La disquette n’est donc pas protégée en écriture. Un détail qui a son importance : il s’agit sans doute d’une simple méconnaissance, mais pour un objet avec un tel enjeu, c’est ennuyeux.

La chain of custody de la disquette

L’historique de transfert et de conservation de cette disquette depuis 1993 est malheureusement incertain. Fait-elle partie des solutions déposées en 1993 (le constat d’huissier du 22 mai 1993 fait en effet mention d’une disquette, mais la formulation de l’acte laisse planer le doute sur le fait qu’elle a effectivement été déposée) ? Ou bien s’agit-il d’une autre copie que R. Hauser aurait conservée par-devers lui ? Les constats d’huissier de la transmission des solutions à M. Becker en 2021 signalent qu’elle était en possession des ayants droit à la mort de R. Hauser, qu’ils l’ont remise à un premier huissier peu après sa mort, puis l’ont récupérée et transmise à l’huissère de M. Becker5.

Et on va ici rappeler un fait évident, mais dont on ne saurait sous-estimer l’importance : la facilité de recopie des fichiers numériques et la difficulté à identifer un original d’une copie (question qui perd d’ailleurs de sa pertinence) rendent l’authentification particulièrement problématique : peut-être est-ce bien un fichier produit par R. Hauser, mais il pourrait aussi s’agir d’une version antérieure ou postérieure à celle qui devrait faire foi. Comment en décider ? C’est là que les dates deviennent cruciales, et vous allez voir un peu plus loin que ce n’est pas un sujet simple.

Conclusion : pour un objet à valeur probante, préserver l’ensemble des informations de provenance documentant la chain of custody, c’est crucial6.

Lire la disquette

Avant de pouvoir jeter un coup d’oeil aux dates associées au fichier par le système de fichier, il faut d’abord pouvoir lire cette disquette. Pour les personnes qui ont déjà lu mes deux billets de blog précédents, vous savez qu’il s’agit d’une opération moins triviale qu’il n’y paraît. La communauté des chouetteurs s’est posé la question de la possibilité pure et simple de le faire, vingt-huit ans après. Il est certain que la dégradation de ces supports s’aggrave au fil du temps, et qu’il est nécessaire d’agir le plus vite possible pour copier les données de valeur qui y sont encore conservées. Néanmoins, l’idée, qui a circulé sur les forums de la chouette d’or, que leur dégradation rendrait leur lecture impossible aujourd’hui est fausse, comme l’a facilement démontré le chouetteur Mickey (excellent billet de blog, d’ailleurs, que je vous recommande).

Le constat d’huissier des 1er et 13 avril 2021 déjà cité indique :

« La disquette trouvée est ancienne.

Il est impossible de la lire dans l’immédiat faute de matériel adéquat.

(…)

Le treize avril 2021 à QUATORZE HEURES.

A l’aide d’un ordinateur équipé d’un lecteur de disquettes, j’introduis la disquette dans le lecteur. La liste des fichiers contenus dans la disquette apparaît sur l’écran. Ils sont datés de 1992 et 1993. »

Après en avoir fait une copie, l’huissière remet la disquette à M. Becker. On ne sait pas grand-chose de l’équipement utilisé par l’huissière, mais dans le film déjà cité La découverte de la chouette d’or, le lecteur utilisé par M. Becker pour lire la disquette est un lecteur externe récent, semblable à ceux de la marque Rayoo.

Capture d'écran du film La découverte de la chouette d'or. On y voit un lecteur de disquettes externe USB noir en focntionnement.

Or j’ai pu constater que ces lecteurs sont de qualité médiocre, comparés à ceux des années 2000, et à plus forte raison aux lecteurs internes des décennies 1980 et 1990, faits pour être utilisés quotidiennement. Il est courant que les disquettes de cette époque présentent des secteurs défectueux, et ces lecteurs USB récents sont peu tolérants aux erreurs, contrairement à des méthodes impliquant un contrôleur de disquettes tel que Greaseweazle, Kryoflux, Pauline, etc. Comme je l’avais montré dans ce billet, ces outils ont l’immense mérite de calculer l’empreinte CRC de chaque secteur lu, et de détecter ainsi des secteurs défectueux. Ils donnent donc une mesure en pourcentage des secteurs lus, ce qui permet de tester diverses approches et d’améliorer la fiabilité de la lecture. Les conséquences de cela ne sont pas négligeables : par exemple, voici ce que me dit l’outil dc3dd à la fin de la lecture d’une de mes disquettes :

45 bad sectors replaced by zeros

C’est-à-dire : sur les 2880 secteurs que compte une disquette 3.5’ HD (une disquette double densité comme celle de la chouette d’or en compte deux fois moins), quarante-cinq secteurs n’ont pu être lus et, sur l’image-disque de la disquette, ont été remplacés par des zéros !

En outre, dans ce billet, je vous signalais un impact beaucoup plus considérable d’une erreur de lecture : lorsque les secteurs défectueux sont sur la piste 0 (celle qui est la plus loin du centre du disque), des fichiers entiers peuvent ne plus apparaître ! Dans certains cas, les outils de récupération comme photorec peuvent les récupérer, mais cela n’est pas systématique.

Conclusion : si la disquette a un tant soit peu d’importance (et clairement c’est le cas ici !), il faut faire une lecture avec un matériel adapté, et, si la disquette contient des secteurs défectueux (particulièrement s’ils se situent sur la première piste), tenter de récupérer des fichiers avec un outil de file carving. Les chances qu’il y ait des fichiers altérés et/ou invisibles sur la disquette de la chouette d’or sont, AMHA, assez faibles, mais quand il y a des enjeux sérieux, c’est un risque qu’il ne faut pas prendre.

Les dates des systèmes de fichiers, un indice à prendre avec des pincettes

Qu’y a-t-il sur cette disquette ? Quatre fichiers7, dont un nommé « SOLUTION.SAM ». Mais la capture d’écran jointe au constat est d’une qualité si médiocre qu’on ne parvient pas à y lire quoi que ce soit. Cependant, des chouetteurs parviennent à récupérer une capture d’écran de meilleure qualité :

Photographie d'un écran affichant un explorateur de fichiers Windows. Outre le fichier SOLUTION.SAM, on trouve des fichiers nommés COMPRESS.CFG, COMPRESS.HTL COMPRESS.EXE (les extensions sont masquées).

Le premier élément qui saute aux yeux est la date de ce fichier SOLUTION.SAM : le 22 mai 1993, soit trois jours après le constat d’huissier du 19 mai 1993, qui évoquait une disquette. Les chouetteurs en concluent, et c’est somme toute compréhensible, qu’il ne s’agit pas de la disquette évoquée dans ce constat d’huissier. C’est en effet probable, mais il faut rester très prudent avec cette conclusion8 :

  • D’abord, Windows n’affiche, dans l’explorateur de fichiers, que la date de dernière modification. Pour avoir une vue complète, il faudrait également consulter les deux autres dates que stocke le système de fichiers FAT12 : la date de création et la date de dernier accès.
  • Nous sommes habitués à des machines qui se connectent au réseau et synchronisent automatiquement leur horloge, mais au début des années 1990, la date et l’heure étaient réglées manuellement par l’utilisateur à chaque lancement de MS-DOS. Et ce réglage manuel de l’heure et de la date a persisté longtemps, même après que les ordinateurs ont intégré une horlpge interne9. C’est une des raisons pour laquelle la date peut être inexacte10.
  • Les traitements de texte ont pour but de faciliter au maximum la modification. Il est par conséquent extrêmement facile d’altérer sans le vouloir un fichier en l’ouvrant simplement dans un logiciel tel que Microsoft Word. Et malheureusement, trop d’archivistes manipulent des fichiers sans s’assurer qu’ils sont en lecture seule. Il n’est donc pas impossible qu’une modification involontaire mineure ait eu lieu après la date du dépôt. Archivistes, s’il vous plait, travaillez en lecture seule !!!
  • Les dates associées aux fichiers par le système de fichiers11 sont facilement modifiables par une simple commande12. Sous un système Unix, la commande touch permet exactement cela. Ici, on spécifie le nouveau timestamp, qui sera défini pour la date de dernière modiication et dernier accès (ici, on le date facétieusement du 22 mai 1993), par l’option -t. On vérifie ensuite les dates avec la commande stat :
$ stat 650x0m3.pdf 
  Fichier : 650x0m3.pdf
   Taille : 5162898   	Blocs : 10088      Blocs d'E/S : 4096   fichier
Périphérique : 252/1	Inœud : 19541553    Liens : 1
Accès : (0664/-rw-rw-r--)  UID : ( 1000/  caronb)   GID : ( 1000/  caronb)
Accès : 2026-08-16 15:31:14.999506180 +0200
Modif. : 2026-08-16 15:31:15.008506307 +0200
Changt : 2026-08-16 15:31:15.011506349 +0200
  Créé : 2026-08-16 15:31:14.999506180 +0200
$ touch -t 199305221506.12 650x0m3.pdf 
$ stat 650x0m3.pdf 
  Fichier : 650x0m3.pdf
   Taille : 5162898   	Blocs : 10088      Blocs d'E/S : 4096   fichier
Périphérique : 252/1	Inœud : 19541553    Liens : 1
Accès : (0664/-rw-rw-r--)  UID : ( 1000/  caronb)   GID : ( 1000/  caronb)
Accès : 1993-05-22 15:06:12.000000000 +0200
Modif. : 1993-05-22 15:06:12.000000000 +0200
Changt : 2026-08-16 15:33:26.686362433 +0200
  Créé : 2026-08-16 15:31:14.999506180 +0200	

Conclusion : pour dater un fichier, les timestamps sont utiles, mais ils doivent être croisés avec d’autres informations car ils sont aisément falsifiables.

Des données chiffrées ou pas ?

Le constat d’huissier déjà cité continue :

« Sur la disquette, je constate la présence d’un fichier sous format « .sam » intitulé « SOLUTION » daté du 22-06-1993.

Je l’ouvre, il s’agit d’un texte crypté. »

Que signifie ici le terme « crypté »13 ? Le fichier est-il chiffré, conditionnant son ouverture à la fourniture d’un mot de passe ? C’est l’hypothèse qu’ont fait les chouetteurs à l’origine, donnant lieu à de nouveaux doutes : si le fichier était chiffré, comment l’huissière et M. Becker ont-ils bien pu le lire sans le mot de passe ?

Dans son billet de blog déjà cité, le chouetteur Mickey indique, en s’appuyant sur une ressource que nous autres archivistes numériques connaissons bien (et à laquelle je contribue parfois !), le wiki Just solve the file format problem, que le chiffrement des fichiers AMI Pro (un des formats corrrespondant à l’extension .sam) est plus que fragile et peut être cassé facilement par quelqu’un ayant des connaissances de base en cryptographie.

L’hypothèse du chiffrement tombe cependant dans une une attestation de l’huissière datée du 11 avril 2022. Le communiqué commence certes par :

« Le texte de la disquette a été imprimé sur 43 pages dans lesquelles se trouvaient des caractères aléatoires. »

Cela pourrait renforcer l’hypothèse d’un chiffrement : lorsqu’on ouvre un fichier chiffré avec un éditeur de texte, le contenu s’affiche en effet comme une série de caractères apparemment aléatoires. Pourtant, la suite de l’attestation ne laisse pas place au doute :

« Sans ces éléments de cryptage, le texte en clair apparaît sur 10 pages. »

Soit dit en passant, le « cryptage » revient très souvent dans les discours des chouetteurs pour désigner les énigmes de la chouette d’or : des séries de caractères, mots ou phrases dont le sens est caché au profane.

Or la structure du format d’AMI Pro est textuelle. On lit en effet dans la fiche AMI Pro du wiki Just solve :

« Unless encrypted by the password protect feature in the Ami Pro save dialogue box, the contents of a *.sam file are plain ANSI text.

This means even without Ami Pro or Word Pro, you can easily open the file in any text editor, and look at the contents. »

La réalité apparaît donc clairement : ouvert dans un éditeur de texte de type Notepad, l’huissière s’est trouvée face à des marques de formatage et de balisage, voire du mojibake, et le « cryptage » indique uniquement sa perplexité face à ces caractères incompréhensibles14.

Dans un document de synthèse publié en octobre 2024, M. Becker l’explique fort bien :

“L’huissier, toujours en présence de Michel BECKER a tenté d’ouvrir le fichier SOLUTION.SAM. Ne disposant cependant pas d’un logiciel permettant d’ouvrir les fichiers au format .SAM, elle n’a pu l’ouvrir qu’avec un éditeur standard de type BLOC NOTES. Elle a alors constaté que s’affichaient de nombreux caractères illisibles. Elle a en conséquence pensé que le fichier était chiffré, raison pour laquelle son procès-verbal indique « Je l’ouvre, il s’agit d’un texte crypté ». Elle a cependant conservé une impression du contenu de ce fichier et en a remis une copie à Michel BECKER.

Compte tenu de la situation, Michel BECKER a continué d’étudier le contenu de la disquette à son domicile. Il a alors réalisé que le texte n’était en réalité pas « crypté ». Le texte des solutions y était bien lisible, pour peu qu’on ignore les balises et le code binaire ajouté par le format SAM. Le même phénomène peut être observé lorsqu’on tente par exemple d’ouvrir un fichier DOC avec un éditeur de type BLOC NOTES. Le texte est bien présent mais entrecoupé par de balises de mise en forme ainsi que par les images qui apparaissent sous forme d’un code binaire incompréhensible pour un humain.

Il convient de préciser qu’un huissier n’est pas un expert en informatique et ne fait que relater ce qu’il voit. Il est donc tout à fait compréhensible qu’elle ait pu croire que le fichier était crypté, à première vue, puisqu’elle n’a vu qu’une suite de données binaires incompréhensibles.”

On notera néanmoins une petite erreur sans gravité dans le texte de M. Becker : les fichiers .sam sont, comme on l’a vu plus haut, des fichiers textuels et non binaires.

Conclusion : lorsqu’on manipule des objets informatiques et qu’on a pour ambition de les utiliser comme une preuve, mieux vaut savoir ce qu’on dit au risque de générer des quiproquos sans fin.

Le format AMI Pro

Le fichier SOLUTION.SAM est donc un fichier produit par le traitement de texte AMI Pro, utilisé au début des années 1990 et développé par la société Samna, plus tard acquis par la société Lotus. Théoriquement, il devrait être ouvert avec son logiciel de création, mais dans le film La découverte de la chouette d’or, on voit M. Becker le consulter avec le bloc-notes.

Capture d'écran du film La découverte de la chouette d'or. On y voit un fichier dont la syntaxe correspond à celle d'un fichier AMI Pro ouvert dans le bloc-notes d'un système d'exploitation Windows 10.

On peut comprendre que cette approche ait rendu les chouetteurs nerveux : le texte brut est certes lisible sans trop de peine, mais la présence éventuelle d’éléments graphiques signifiants est indétectable15.

D’autant qu’il ne manque pas de chouetteurs doués en informatique – certains comme Piblo connaissaient les moyens de consulter un fichier .sam dans son environnement d’origine :

  1. Installer un MS-DOS – Piblo le fait via DOSBox, mais c’est possible autrement, notamment avec VirtualBox.
  2. Installer Windows 3.1, le système d’exploitation sous lequel tournait AMI Pro.
  3. Installer AMI Pro par-dessus – le logiciel est disponible grâce à Internet Archive, qui diffuse des images-disques des six disquettes du logiciel parmi des dizaines d’autres logiciels sur disquettes qu’ils ont sauvegardés et mis à disposition.

A la suite des controverses, M. Becker décide de diffuser le fichier de solutions d’une manière plutôt incongrue : dans un livre publié en octobre 2025 intitulé La chouette d’or, le livre des solutions, il fait figurer, aux pages 94 à 136, le constat de son huissière, qui a (tenez-vous bien) fait imprimer les 43 pages du « code » textuel du fichier SOLUTION.SAM pour les tamponner chacune de son cachet16 !! A la suite de quoi, et via un processus sans doute fort pénible, le chouetteur Mblond, comme il le décrit dans ce PDF, a scanné et océrisé le résultat pour reconstituer le fichier en question, qu’il a diffusé ici. Après avoir installé MS-DOS/Windows 3.1, il a pu ouvrir ce fichier avec la version 3.0 d’AMI Pro sans erreur ! A la suite de quoi, il en a fait une sortie en PDF disponible ici, prouvant qu’aucun élément graphique n’y était encodé…

Je me permets de copier une capture d’écran du PDF de Mblond pour montrer le début de ce fichier dans son contexte :

Capture d'écran de Windows 3.11 lancé dans une machine virtuelle Virtualbox. Le document SOLUTION.SAM  a pour titre "SOLUTIONS DE LA COURSE AU TRESOR".

Conclusion : si la restitution fidèle du contenu d’un fichier vous importe, ouvrez les fichiers anciens avec le logiciel d’origine. Les solutions existent !

Est-ce la fin de l’histoire ? Pour certains chouetteurs, le doute subsiste encore (sera-t-il un jour levé ?). Je vous laisse lire le billet de blog de Mickey cité dans la dernière note de bas de page si vous souhaitez en savoir plus.

Pour ma part, parmi les incroyables récits parallèles que cette histoire à rebondissements a généré, je retiendrai notamment

  • La difficulté à gérer « proprement » un objet numérique à valeur probante. La compétence numérique requise pour cela, dès réception des disquettes, est en effet élevée : il aurait fallu faire une copie forensique accompagnée d’une somme de contrôle, et enregistrer correctement tout l’historique de traitement et de transfert de cet objet.
  • Le doute généré par cette gestion inadaptée, qui produit à la fois des hypothèses fantaisistes, mais aussi un effort remarquable d’expertise collective et spéculative pour la compenser.

Enfin, pour les personnes bien informées sur le sujet des imbroglios juridiques de la chouette d’or qui me lisent : j’ai fait de mon mieux pour restituer l’historique à partir des sources que j’ai pu trouver en ligne. Si vous repérez malgré tout des inexactitudes, je les corrigerai volontiers.

  1. J’utiliserai ici le terme de « chouetteur(s) » pour désigner toutes les personnes qui ont cherché la chouette d’or, bien qu’un de ses deux créateurs, M. Becker, considère que cette appellation ne désigne que les membres de l’Association des chercheurs de la chouette d’or (A2CO) (source : l’émission de France Culture La chouette d’or : le trésor volatil). En outre, je le mettrai au masculin, car ces personnes sont, de notoriété publique, majoritairement des hommes. Le premier épisode de l’émission de France Culture propose d’ailleurs d’intéressantes hypothèses sur ce fait ! ↩︎
  2. R. Hauser décède seize ans jour pour jour après l’enfouissement de la réplique en bronze : dans la nuit du 23 au 24 avril 2009. Avouez que c’est troublant. ↩︎
  3. On notera que M. Becker avait lui-même financé le trophée de la chasse, le sponsor qui devait le faire s’étant dédit. ↩︎
  4. Ce nombre vous donne une idée de la complexité de l’histoire ! ↩︎
  5. L’article « L’énigme Max Valentin », rédigé par Anne-Gaëlle Amiot et publié le 15 juillet 2026, rapporte des propos d’une proche de R. Hauser qui vont dans le sens de disquettes multiples : « Précautionneux, Régis Hauser ne se ­séparait jamais de la disquette des solutions, souligne-t-elle. « Il y en avait deux : une chez l’huissier, et une qu’il emmenait partout. On a fait des randonnées en montagne, il l’avait sur lui dans une pochette ­étanche. Il la rectifiait sans arrêt, pour ajouter des anecdotes de chouetteurs censées composer le bouquin des solutions. » Ce témoignage pourrait même suggérer une troisième disquette, si la date de dernière modification de la disquette récupérée par M. Becker est avérée ! ↩︎
  6. Cette approche doit également s’appuyer sur des mécanismes de preuve de l’intégrité tels que le calcul de sommes de contrôles, comme le décrit cette page. ↩︎
  7. Les autres fichiers sont des utilitaires de compression. Je ne m’étendrai pas dessus ici. ↩︎
  8. Les chouetteurs en sont d’ailleurs bien conscients, comme le prouve ce débat sur les dates : https://les-sans-hulotte.net/forum/viewtopic.php?t=11928. ↩︎
  9. L’horloge interne est elle-même alimentée par une pile. Si la pile est morte – elles sont faites pour durer une dizaine d’années – l’ordinateur ne sait plus la date et l’heure actuelle. ↩︎
  10. Dans son article « Digital history and born-digital archives: the importance of forensic methods » où il étudie les archives numériques de Glyn Moody, Thorsten Ries repère des fichiers dont la date de dernière modification est indiquée comme remontant à l’année 2036 (disponible sur https://www.thebritishacademy.ac.uk/documents/4763/JBA-10-p157-Reis.pdf, p. 170). ↩︎
  11. Le nom du fichier et les dates de création / dernière modification / dernier accès sont des métadonnées qui ne font pas partie du fichier. Si vous calculez la somme de contrôle du fichier, puis que vous le renommez, ou que vous le copiez sur un support différent, le nom du fichier ou la date de création seront mis à jour, mais la somme de contrôle restera la même. ↩︎
  12. C’est pourquoi les témoignages audiovisuels intègrent parfois la date dans l’image elle-même, comme au début de cette vidéo. ↩︎
  13. Une fois n’est pas coutume, je suis l’Académie française et préfère le terme « chiffré » à celui de « crypté » (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Chiffrement#Terminologie). ↩︎
  14. Le terme de « caractères aléatoires » est en revanche plus difficile à justifier : si vous regardez un exemple de fichier .sam tel que celui-ci, vous constaterez bien vite qu’il n’y a rien d’« aléatoire » dans les caractères affichés ! ↩︎
  15. C’est l’hypothèse que cette vidéo adopte, en proposant une « reconstitution » du fichier des solutions où pourrait se trouver un schéma. ↩︎
  16. Encore une fois, le blog de Mickey est une source précieuse : http://ilotresor.com/solutions-enigmes-chouette-michel-becker/. ↩︎